La Tombe de l’Écho Rouge
Par NeferNedjer · 30/11/2025
I — La Route des Brisants
La pluie tombait depuis si longtemps qu’elle semblait ne plus vouloir s’arrêter. Elle martelait les capuchons, les armures, la terre détrempée, noyant les collines dans un rideau gris. Kaelis avançait en tête, silencieuse, attentive, sa démarche souple contrastant avec le grondement régulier du tonnerre. Derrière elle, Frayen tentait tant bien que mal de protéger son grimoire de voyage sous sa cape.
— Cette pluie va ruiner l’encre ! pesta-t-il. Les runes n’aiment pas l’humidité.
— Elles n’aiment pas grand-chose, répliqua Torvald en essuyant sa barbe trempée. Sauf exploser.
Kaelis esquissa un sourire discret. Quant à Mira, elle murmurait une prière à Tymora pour que leurs pas restent sûrs malgré la boue. Cela faisait quatre jours qu’ils escortaient une caravane marchande jusqu’à l’auberge des Trois Pierres. Le contrat avait été simple, sans surprise. Jusqu’à ce soir-là. Ils venaient à peine d'entrer dans la grande salle de l’auberge que le vieux raconteur s’était approché de leur table, les yeux brillants d’un mélange d’alcool et d’effroi.
— Vous venez des Collines des Brisants ? avait-il murmuré. Alors écoutez-moi bien… la Tombe de l’Écho Rouge s’est ouverte.
Il avait raconté l’histoire d’un mage déchu, Aeleron l’Écarlate, maître des rituels d’âme, dont la tombe n’avait jamais été retrouvée. Jusqu’à maintenant. Kaelis, Frayen, Mira et Torvald s’étaient regardés. Ce genre de rumeurs finissait presque toujours par se révéler fausse. Mais quelque chose, dans la voix du vieillard, n’avait rien d’inventé.
— Une tombe ouverte… avec un écho qui parle, avait soufflé Frayen. Je veux voir ça.
Kaelis n’avait rien répondu. Torvald avait haussé les épaules. Mira avait soupiré… avant de déclarer que protéger les imprudents était son devoir. Le lendemain, à l’aube, ils partaient déjà sous la pluie battante.
II — L’Entrée sous la Colline
Ils atteignirent enfin la colline indiquée. Une fissure sombre s’ouvrait entre deux roches, parfaitement visible malgré la pluie. L’air qui en sortait était froid, presque sec, en contradiction totale avec l'extérieur détrempé.
— On dirait un souffle… dit Mira. Comme si quelque chose respirait là-dedans.
— Ou quelqu’un, répondit Kaelis.
Frayen approcha sa torche. La lumière semblait avalée par l’obscurité plutôt que repoussée.
— Je descends en premier, annonça-t-il.
— Non, dit Kaelis en posant une main sur son épaule. On descend ensemble.
Ils pénétrèrent dans l’ouverture, et une sensation soudaine les frappa. Pas le froid. Pas la peur. Un appel. Une voix ténue, comme portée par un courant d’air invisible :
« Revenez… ou venez… mais approchez. »
Leurs torches clignotèrent. Torvald déglutit.
— Je déteste ces lieux avant même d’y entrer.
Ils descendirent un escalier circulaire, serpentant vers les entrailles de la colline.
III — Les Murmures de l’âme
Le premier couloir était un tombeau de silence… jusqu’au moment où ils franchirent trois pas. Des murmures s’élevèrent de partout. Pas bruyants, mais insistants. D’abord indiscernables. Puis précis. Trop précis.
— Ce n’est… pas normal, murmura Frayen. On dirait…
— Des voix, compléta Mira. Mais pas des voix étrangères.
Car Kaelis reconnaissait la sienne. Un reproche ancien, enfoui, qu’elle n’avait jamais avoué à personne. Un nom qu’elle ne prononçait jamais.
Torvald, lui, entendait son père lui cracher : « Tu n’es qu’un bâtard de mineur sans valeur. »
Le nain serra sa hache si fort que les veines de son bras jaillirent.
— Fermez-la, bande de souvenirs inutiles ! gronda-t-il.
Un hurlement spectral lui répondit. Une silhouette voilée d’ombre surgit au centre du couloir. Sans visage. Sans forme. Un gouffre mouvant. Kaelis tira une flèche. La créature l’absorba sans ralentir. Frayen leva ses mains, paniqué.
— Je… je ne sais pas quoi lancer !
L’ombre fonça vers lui. Torvald s’interposa, bouclier levé. L’impact spectral glaça son bras jusqu’à l’os.
— Mira ! C’est maintenant !
La prêtresse leva son symbole sacré. Un éclat de lumière jaillit, repoussant la créature juste assez pour que Frayen retrouve sa voix… et son courage.
— Sha’var il sas’ah ! lança-t-il.
Un rayon noir jaillit de ses doigts, plus sombre que l’ombre elle-même. L’entité hurla, se fractura, puis se dissipa. Frayen trembla.
— Ce sort… Je ne l’ai jamais appris.
Mira le retint avant qu’il ne s’effondre.
— Peut-être qu’une partie du savoir d’Aeleron est déjà en toi, dit-elle doucement.
Et aucune de leurs torches ne parvint à réchauffer l’air glacé qu’avait laissé l’ombre derrière elle.
IV — La Salle du Cœur Écarlate
La pièce suivante était immense. Une salle circulaire soutenue par douze colonnes brisées. Des fresques représentaient un mage aux yeux de braise, manipulant des fragments d’âme comme des éclats de verre.
— C’est Aeleron… souffla Frayen. Il tentait vraiment de découper sa propre essence.
Mais la pièce coupait le souffle pour une autre raison. Au centre trônait un cristal rouge, large comme un trône, pulsant comme un cœur vivant. À chaque battement, un écho résonnait dans leurs esprits.
« Vous êtes arrivés. Enfin… »
Torvald fit un pas en arrière, instinctif.
— Si ce truc se met à courir, je jure que je me tire d’ici.
Kaelis observa le cristal… puis les six statues qui l’entouraient. Elles n’étaient pas des statues.
— Préparez-vous.
Les six squelettes se relevèrent. Leurs orbites s’embrasèrent d’une lueur écarlate. Le sol vibra. Le combat éclata. Kaelis bondit, tira une flèche dans l’œil d’un squelette, puis glissa pour éviter la lame de l’autre. Torvald se lança comme une avalanche, brisant un crâne d’un coup de hache. Mira fit apparaître une barrière sacrée qui stoppa les traits magiques du cristal. Frayen, lui, n’attaqua pas. Il fixa le cristal… hypnotisé.
« Viens… » La voix résonna en lui. « Laisse-moi entrer… »
Un rayon rouge jaillit du cristal et le frappa. Le mage hurla, se tordit, et lorsqu’il releva la tête, ses yeux n’étaient plus les siens.
— Frayen ! cria Kaelis.
Il psalmodiait, mais sa voix était doublée d’une autre, grave, ancienne. Torvald tenta de l’atteindre mais deux squelettes le retinrent. Mira traça un cercle protecteur, mais le cristal en aspirait l’énergie. Kaelis plongea vers Frayen, le plaqua au sol, le secoua violemment.
— Frayen ! C’est Kaelis ! T’es avec nous !
Un instant, ses yeux reprirent leur couleur. Puis l’écho tenta de reprendre le contrôle. Mira posa ses mains sur les tempes du mage et invoqua Tymora.
— Lâche-le ! hurla-t-elle au cristal.
Torvald, dans un rugissement, repoussa les squelettes, sa hache nimbée de lumière sacrée par le sort de Mira.
— Écartez-vous !
Il chargea. La hache s’abattit. Une fissure rouge sang zébra le cristal.
— Encore ! cria Kaelis.
Torvald frappa. Puis encore. Le dernier coup brisa le cœur écarlate. L’explosion fut si violente qu’elle les projeta tous au sol.
V — Le Silence après l’Écho
Quand Kaelis rouvrit les yeux, la salle n’était plus qu’un charnier de poussière. Les squelettes avaient disparu. Le cristal n’était plus qu’un tas d'éclats ternes.
Frayen respirait. Faiblement, mais lui-même.
— Je l’ai senti, murmura-t-il. Une âme… affamée… vide… qui voulait juste ne pas disparaître.
Torvald l’aida à se redresser.
— Eh bien, qu’il hante un autre abruti. On a fait notre part.
Kaelis se releva en silence et inspecta la salle. Derrière une dalle brisée, elle trouva un renfoncement contenant :
- une cape d’ombre résonnante
- un grimoire ancien encore protégé
- une pièce au sceau oublié
- quelques pièces d’or
— Ça paiera au moins l’auberge, dit Torvald.
VI — Retour aux Trois Pierres
Lorsque le groupe ressortit de la tombe, la pluie avait cessé. Le ciel se dégageait lentement, laissant apparaître un trait rosé à l’horizon. Le vent soufflait sur les collines avec un apaisement presque palpable. Quelque chose — une tension, une présence — avait réellement disparu du monde. Ils marchèrent en silence vers l’auberge. Aucun d’eux ne se retourna. C’était terminé. Ils le sentaient. À l’auberge des Trois Pierres, les habitués levèrent la tête à leur arrivée. L’aubergiste, qui ne s’attendait pas à les revoir si vite, lâcha son torchon.
— Par les dieux… vous êtes vivants.
— Plus que jamais, grogna Torvald avant de réclamer une pinte. Et on a mis votre tombe hantée hors d’état de nuire.
On les installa près du feu. Kaelis retira ses gants trempés et tendit les mains vers les flammes. Mira, malgré la fatigue, souriait d’un soulagement sincère. Frayen, lui, sortit le vieux grimoire trouvé dans la tombe. Il l’ouvrit. Les pages étaient parfaitement vierges. Plus un mot. Plus une trace de l’écho. Il resta un long moment à le regarder avant de refermer lentement le livre.
— C’est fini, dit-il. Complètement fini. Je ne sens plus rien. Pas de présence, pas de voix, pas de magie résiduelle. Le lien a été brisé.
Kaelis hocha la tête, satisfaite.
— Alors Aeleron ne reviendra plus. Aucun écho, aucune âme coincée, rien ?
— Rien, confirma Mira. Le cristal contenait la dernière parcelle de son essence. Quand Torvald l’a détruit, il a détruit Aeleron pour de bon.
Torvald leva sa chope.
— À la santé de ceux qui n’auront plus à écouter ce fichu murmure !
Ils burent tous ensemble, cette fois sans inquiétude. Une chaleur simple, franche, les enveloppa. Kaelis se surprit même à sourire — un vrai sourire, sans retenue. Quand la nuit avança, ils commandèrent un repas chaud. Les discussions se firent légères ; Mira raconta une anecdote de temple, Torvald exagéra déjà le nombre de squelettes (“Ils étaient douze ! Peut-être quinze !”) et Frayen griffonna quelques notes personnelles dans son carnet. Ce qui s’était passé sous la colline resterait un souvenir partagé, mais pas un fardeau. Au moment de monter se coucher, Kaelis jeta un dernier coup d’œil à l’extérieur. La colline était loin, invisible, redevenue une simple ombre dans le paysage. Elle ferma la porte, certaine d’une chose : L’Écho Rouge était mort. Définitivement. Et plus aucun voyageur n’aurait à craindre sa voix. Demain, une nouvelle route les attendrait. Mais celle-ci… était achevée.
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